L’autodétermination en ime et esat : et si on arrêtait de choisir à leur place ?
18 février 2026
18 février 2026
Il est 9 h 15 passée à la pendule de l'atelier. La consigne est donnée à l'ensemble du groupe, le matériel est prêt sur les établis. Instinctivement, je m’approche et fais le tour pour placer la planche dans le bon sens ou pour tendre la visseuse à un jeune. Et là, je m’arrête. Pourquoi ai-je voulu faire ce geste à sa place ?
En tant qu’éducateurs, nous sommes souvent pris dans l’urgence du "bien faire" et de la production. Pourtant, le véritable cœur de notre métier d’éducateur technique spécialisé (ETS) réside dans ce retrait, cet effacement. L’autodétermination n’est pas un concept théorique réservé seulement aux colloques ; c'est un muscle que l'on exerce chaque jour sur nos groupes. C’est ce moment précis, cette bascule éducative, où l'on accepte de rendre à la personne son pouvoir d’agir, même si cela passe par une hésitation, une erreur possible, ou un chemin plus long que prévu.
On confond souvent, je pense, autonomie et autodétermination. L’autonomie, c’est savoir faire seul. L’autodétermination, c’est avoir le droit de décider de ce que l’on veut faire, comment et avec qui. Dans nos ateliers techniques, cela change tout. Voici les trois leviers sur lesquels il me parait possible d'agir :
• Le droit à l'erreur comme véritable outil pédagogique : Dans une logique de production pure, il est évident que l’erreur est un problème. Dans une logique d’autodétermination, l’erreur est une information essentielle. Laisser un usager se tromper, c’est lui permettre d'analyser librement les conséquences de ses choix par lui-même. A nous, ensuite, d'être le médiateur entre l’échec et cette montée en compétence.
• L'accessibilité : la clé de l'indispensable choix éclairé : On ne peut pas choisir si l'on ne comprend pas les options qui s'offre à soi. L’autodétermination commence par une information claire sur les attendus. Quand un élève comprend l’enjeu de sa tâche sans attendre tous les détails de ma demande, il passe du statut d'exécutant à celui d'acteur potentiel.
• Laisser de la place au "non" et l'accepter : Accepter qu'un usager imagine et propose une autre manière de faire est une victoire éducative immense. Valoriser une initiative, c'est reconnaître la personne comme un sujet pensant. C'est accepter qu'elle soit capable d'élaboration et qu'elle assume ses choix. Posture de la personne qui doit être accueillie par le regard bienveillant mais jamais condescendant de l’éducateur.
Parler d'autodétermination soulève inévitablement la question essentielle de la sécurité. Comment pouvons-nous, en conscience, laisser le libre choix à l'autre quand le danger est réel ? C’est ici que notre expertise métier prend tout son sens.
L’objectif n’est pas de supprimer totalement le risque, mais de le transférer. Pour cela il est nécessaire d'accepter de ne plus intervenir dans le cadre d'une sécurité "subie" où l'éducateur fait à la place pour éviter le danger. L'alternative est d'accompagner dans le cadre d'une sécurité "active", où l'usager apprend à identifier par lui même le danger et à s'en protéger.
En adaptant au quotidien les postes de travail, nous créons un cadre sécurisant qui permet une plus grande liberté de décision.
L’autodétermination ne signifie pas pour moi que la personne reste livrée à elle-même. Pour que la production aboutisse – car le résultat final est toujours une source de fierté essentielle – j'utilise une guidance active et proportionnée. Elle se structure comme un escalier : je commence par une aide technique, quelle soit physique et/ou verbale, pour glisser progressivement vers une simple guidance visuelle si nécessaire.
L'enjeu est de trouver le "juste dosage" : apporter l'aide nécessaire pour que l'objet soit conforme, réalisé en sécurité, tout en laissant à l'usager la maîtrise du geste essentiel. C’est dans cette subtilité que se joue la réussite : un objet réalisé par la personne accompagnée, et non malgré elle.
Favoriser l'autodétermination chez l'usager demande du temps et une remise en question permanente de notre propre besoin de contrôle. C’est un équilibre fragile entre le cadre technique, la sécurité et l’espace de liberté.
En fin de compte, notre plus belle réussite n'est pas liée la qualité du produit fini, mais la fierté dans le regard de celui qui peut dire : "C'est moi qui ai décidé comment faire."